L’analyse de Hume

Hume pose une question simple et dévastatrice : percevons-nous jamais la « connexion nécessaire » entre une cause et son effet ? Nous voyons la flamme, puis la chaleur ; une bille frapper, puis l’autre bouger. Mais nous ne voyons nulle part le pouvoir de produire.

Ce que nous observons, dit Hume, c’est :

  • une conjonction constante : les mêmes événements se suivent toujours ;
  • une habitude psychologique : l’esprit, ayant vu la succession, s’attend à la répétition ;
  • et nous projetons cette attente comme une « nécessité » dans les choses.

La causalité, en ce sens, serait donc un fait de notre esprit, non une structure du monde. Il faut mesurer la portée de cette analyse : elle ne nie pas que les événements se succèdent régulièrement ; elle nie que nous percevions un pouvoir dans les choses.

Convergence partielle avec le kalām

Fait notable : le kalām, et en particulier la doctrine attribuée à al-Ghazālī, soutient une thèse voisine : les corps n’ont pas de pouvoir causal propre. Le feu ne brûle pas par une puissance qui lui serait inhérente ; le contact puis la brûlure sont deux effets d’Allah, ordinairement liés. C’est la fameuse analyse de l’habitude (ʿāda) : la régularité est réelle et constante, mais non nécessaire en elle-même.

Ainsi, Ashʿarites et Hume déplacent tous deux la nécessité : elle n’est pas dans les choses observées. Mais c’est ici que les chemins se séparent.

La divergence décisive

Hume conclut que l’attente causale n’a pas de fondement rationnel : elle est coutume. On s’attend à ce que le soleil se lève parce qu’il s’est toujours levé, sans garantie.

Le kalām, lui, affirme que la régularité a un fondement réel : la volonté et la sagesse d’Allah. Le monde n’est pas une conjonction aveugle ; il est un ordre voulu. L’attente n’est donc pas arbitraire : elle repose sur la fidélité de l’ordre divin.

Trois conséquences :

  • La science garde sa valeur : étudier les régularités est connaître l’ordre créé.
  • La régularité n’est pas une nécessité intrinsèque : elle peut être suspendue — c’est ce que manifeste le miracle.
  • Le pouvoir causal appartient à Allah, qui crée chaque effet. La causalité seconde est réelle comme voie ordinaire, non comme puissance autonome.

Le nerf du débat

L’objection classique — « si les choses n’agissent pas, comment vivons-nous ? » — ne touche pas le kalām. Nous vivons sur un ordre stable et fiable ; le fait que cet ordre soit voulu ne le rend pas moins régulier.

La véritable différence avec Hume est métaphysique : la régularité a-t-elle une raison, ou n’est-elle qu’un fait brut ? Le kalām soutient qu’un ordre constant, dont aucune chose n’explique le pourquoi, renvoie à une volonté qui l’instaure.

À ne pas confondre

  • Occasionalisme et hasard : l’ordre est stable ; il n’est pas chaotique.
  • Contester la causalité seconde et la nier : le kalām reconnaît les causes ordinaires comme voies instituées.
  • Nécessité et régularité : la science a besoin de la seconde, non de la première.

À retenir

  • Hume : nous ne percevons que conjonction et habitude, non une nécessité.
  • Le kalām soutient aussi que les choses n’agissent pas par elles-mêmes.
  • Mais il fonde la régularité sur une volonté sage, non sur une coutume aveugle.
  • Le miracle ne détruit pas la science : il montre que l’ordre est voulu, donc suspendable.