Une filiation réelle
Le wahhabisme ne sort pas de nulle part. Son fondateur lit assidûment Ibn Taymiyya (1263-1328) et son disciple Ibn al-Qayyim (1292-1350), et il en reprend deux thèses majeures :
- la dénonciation de la vénération des tombes et du tawassul par les défunts comme menant au shirk ;
- le refus du taqlīd et l’exigence d’un retour aux textes et à l’ijtihād.
Ibn Taymiyya faisait déjà une distinction entre ziyāra légale (saluer les morts, prier pour eux, se rappeler l’au-delà) et ziyāra blâmable (demander aux morts, toucher et embrasser les tombes). Les wahhabites adoptent ce cadre.
Où le fondateur va plus loin
La divergence décisive porte sur le takfīr, mais elle exige de la précision : Ibn Taymiyya n’est ni un partisan de la douceur universelle, ni un simple précurseur du wahhabisme.
Sa position est graduée. Il distingue trois cas de visite des tombes :
- le tawassul par le nom d’un saint, dans une invocation adressée à Allah : il le tient pour une innovation blâmable, sans le qualifier de shirk ;
- la recherche de l’intercession du défunt : il la qualifie de shirk et la compare aux associateurs mecquois ;
- l’invocation directe du mort — lui demander secours, subsistance ou victoire : il la nomme « shirk manifeste » (shirk ṣarīḥ) et prescrit de demander au coupable le repentir, à défaut de quoi la peine capitale. Cette position se lit dans sa Ziyārat al-qubūr et dans Majmūʿ al-fatāwā.
Il n’est donc pas exact de dire qu’Ibn Taymiyya n’a jamais autorisé le sang : il l’a fait pour le degré le plus grave. Mais il assortit le takfīr de conditions et d’empêchements — connaissance, intention, excuse de l’ignorance — et son disciple al-Dhahabī rapporte qu’à la fin de sa vie il disait : « Je ne déclare mécréant aucun membre de la communauté. »
La spécificité d’Ibn ʿAbd al-Wahhāb n’est pas d’avoir autorisé le sang en soi, mais d’avoir généralisé le jugement. Il qualifie de shirk majeur ce que fait « la foule des gens aux tombes », en tire que les auteurs sont des associateurs, et ajoute que qui ne les déclare pas mécréants devient à son tour mécréant. C’est cette loi du takfīr en chaîne, appliquée à des populations entières, qui a rendu possible la guerre contre des musulmans et la formation de l’État wahhabite.
C’est précisément ce que réfute son frère Sulaymān b. ʿAbd al-Wahhāb : il cite Ibn Taymiyya contre les wahhabites, soutenant qu’on ne peut étendre à la foule des croyants ce qui ne visait, chez Ibn Taymiyya, que des cas limites et conditionnés.
Une seconde divergence : les attributs
Sur les attributs divins, Ibn Taymiyya élabore une position propre : affirmer les textes, refuser le taʾwīl, et nier la ressemblance (lā tashbīh), sans tomber dans le taʿṭīl. Il se décrivait comme ni jahmite ni anthropomorphiste.
Les courants salafis postérieurs en durcissent souvent la formulation : ils affirment le sens apparent (ẓāhir) des textes, y compris l’istiwaʾ, en refusant de le tenir pour métaphorique. Certains savants salafis emploient des termes — « s’établir », « être au-dessus » — que d’autres salafis jugent anthropomorphistes. Bref, la position taymiyyenne elle-même est tirée dans plusieurs directions, et la frontière avec le tashbīh devient contestée (voir « L’istiwāʾ et la question du lieu »).
Pourquoi cette distinction compte
Si l’on confond Ibn Taymiyya et les wahhabites, deux erreurs deviennent possibles :
- absoudre le wahhabisme en disant « ce n’est qu’Ibn Taymiyya », alors que le takfīr de masse est un ajout ;
- condamner Ibn Taymiyya en bloc et ignorer que des savants sunnites respectés l’ont défendu sur d’autres points, tout en rejetant son takfīr.
La méthode juste est de traiter chaque thèse séparément : la ziyāra, le tawassul, le takfīr, les attributs, le kalām ne se tiennent pas ensemble dans une même évaluation.
L’analyse ashʿarite
Face à la filiation taymiyyanne, le kalām maintient trois principes :
- La distinction des actes : demander à un défunt ce que seul Allah accomplit n’est pas la même chose que chercher une bénédiction ou demander l’intercession ; les règles diffèrent.
- La distinction des personnes : l’acte fautif, surtout non éclairé, n’équivaut pas à la mécréance ; la mécréance a ses conditions et ses empêchements (jawāriʿ).
- La transcendance : affirmer les textes sans corporalité ni direction ; on n’abandonne pas le tanzīh au nom du « sens apparent ».
À retenir
- Le wahhabisme est redevable à Ibn Taymiyya (tombes, tawassul, anti-taqlīd).
- Mais il va plus loin : il généralise le takfīr à la foule des musulmans et le rend en chaîne — là où Ibn Taymiyya le conditionnait et le limitait à des cas précis.
- Sur les attributs, la position taymiyyanne est interprétée diversement par les salafis.
- La méthode correcte est de juger thèse par thèse, non bloc par bloc.
- Le kalām distingue actes, personnes et conditions de la mécréance.