La division et son origine
Le wahhabisme enseigne que le tawḥīd se divise en trois :
- Tawḥīd al-rubūbiyya : reconnaître qu’Allah seul crée, possède et gouverne.
- Tawḥīd al-ulūhiyya : réserver à Allah tout acte de culte.
- Tawḥīd al-asmāʾ wa-l-ṣifāt : affirmer les noms et attributs sans altération, négation, modalité ni ressemblance.
Cette tripartition est systématisée par Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim, puis reprise par Ibn ʿAbd al-Wahhāb et, après lui, par la quasi-totalité des courants salafis. Il faut noter d’emblée qu’on ne la trouve pas, sous cette forme, dans les ouvrages des premiers siècles : c’est une grille analytique tardive.
La division joue un rôle décisif. Elle permet de dire que les associateurs mecquois reconnaissaient la rubūbiyya (« qui crée ? qui pourvoit ? — Allah ») mais refusaient l’ulūhiyya. Conséquence : croire en un seul Créateur ne suffit pas ; il faut encore réserver tout le culte. Et c’est à l’aune de l’ulūhiyya que les pratiques des tombes deviennent du shirk.
Ce que la division apporte
Il faut lui reconnaître une part de vérité pédagogique. On peut utilement distinguer :
- l’erreur de celui qui nie le Créateur (athéisme, dualisme) ;
- l’erreur de celui qui l’admet mais oriente son culte ailleurs ;
- l’erreur de celui qui altère la manière de parler de ses attributs.
Ces distinctions ne sont pas fausses en elles-mêmes. Le problème n’est pas la division comme outil : le problème est l’usage qu’on en tire, et sa transformation en critère de foi et de mécréance.
Le présupposé : un tawḥīd divisé devient un tawḥīd mesuré
Trois glissements se produisent :
- De l’outil au dogme. La division, commode pour enseigner, devient une grille révélée qu’il faudrait connaître sous peine de mécréance.
- De l’admission à l’idolâtrie. Quiconque ne « réalise » pas l’ulūhiyya telle que définie devient semblable aux associateurs mecquois — décision lourde de conséquences.
- De la pratique au statut. Le moindre acte tenu pour un culte adressé à autre qu’Allah suffit à faire du musulman un mushrik (voir « L’extension du shirk »).
L’analyse ashʿarite
Le kalām oppose plusieurs réserves.
Le Coran présente le tawḥīd comme une réalité une. Les termes tawḥīd et shirk n’y sont pas divisés en rubriques ; l’unité divine se dit d’un seul tenant : Allah unique, sans associé, seul digne d’adoration. Le lexique d’al-Jurjānī définit d’ailleurs le tawḥīd comme le fait de juger et de savoir que l’Être est un, et, pour les gens de la réalité, « l’épuration de l’essence divine de tout ce qui se conçoit » ; sa seconde définition mentionne « la connaissance d’Allah par la rubūbiyya, l’affirmation de l’unicité et la négation de tout rival » — sans ériger l’ulūhiyya en catégorie séparée qui déciderait de la foi.
L’équation culte = ulūhiyya est trop large. Le lexique définit l’adoration (ʿibāda) comme « l’acte du sujet responsable contraire à son propre désir, par glorification de son Seigneur ». Or beaucoup d’actes qui ne sont pas cela servent la rubūbiyya sans être un culte : demander de l’aide à un vivant, se tourner vers un médecin. La question n’est donc pas de réciter une grille, mais de qualifier l’acte (voir « Adoration et simple demande »).
L’analogie avec les associateurs mecquois est abusive. Les Mecquois adoraient leurs idoles : ils faisaient des sacrifices, des vœux et des processions pour elles, en croyant qu’elles étaient des divinités. Un musulman qui invoque un saint en croyant qu’Allah seul agit, et que l’intercession dépend de sa permission, n’est pas dans la même catégorie. Confondre les deux est possible seulement si l’on définit a priori tout tawassul comme culte — c’est-à-dire si l’on présuppose la conclusion.
Enfin, al-Taftāzānī met en garde contre l’usage excessif du shirk dans les accusations entre musulmans : c’est une notion grave, dont l’application doit être prouvée, non déduite d’une grille.
Pour la notion coranique et son traitement dans le parcours, voir la leçon Qu’est-ce que la ʿaqīda.
À retenir
- La tripartition du tawḥīd est un outil tardif (Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim), adopté par le wahhabisme.
- Elle joue un rôle : faire de l’ulūhiyya le critère du vrai tawḥīd.
- Ses glissements : outil devenu dogme, admission assimilée à idolâtrie, pratique identifiée au statut.
- Le kalām rappelle que le tawḥīd coranique est un, que le culte doit être qualifié, et que l’analogie avec les Mecquois est fausse.
- L’outil peut être utile ; son usage disqualifiant est le problème.