Le mot

L’istighātha est la demande de secours (ghawth). Le Coran l’emploie pour les créatures : le compagnon de Mūsā « demanda secours » contre son ennemi, et les enfants d’Israël s’adressèrent ainsi à Mūsā. Il l’emploie aussi pour l’adresse à Allah : les croyants à Badr « imploraient le secours de leur Seigneur ».

Le mot n’est donc pas réservé au divin. Ce qui détermine la règle, c’est la croyance de celui qui appelle : la créature n’est jamais qu’un moyen, et l’unique auteur de tout est Allah.

La position de la tradition sunnite

Les savants sunnites — et au premier rang Taqī al-Dīn al-Subkī (m. 756/1355) — tiennent que le tawassul, l’istighātha et la demande d’intercession par le Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — sont permis et excellents. Al-Subkī affirme qu’aucun savant, avant Ibn Taymiyya, ne les avait niés, et que leur interdiction est une innovation récente. Toute la communauté, savants et gens du commun, les a pratiqués : les prophètes, les envoyés, les salaf, les gens de la voie spirituelle.

Cette pratique repose sur des faits établis :

  • le Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — est vivant dans sa tombe d’une vie de barzakh, et les martyrs sont « vivants » selon le Coran ;
  • les Compagnons recouraient à sa prière et à son intercession de son vivant, et la baraka ne s’interrompt pas à sa mort ;
  • la tradition a transmis des formules d’istighātha et de tawassul par les prophètes et les saints : l’on invoque Allah par l’entremise de notre maître Muhammad ﷺ et des gens de Sa proximité.

La pratique de la voie

Dans la tradition spirituelle, l’istighātha n’est pas une exception : elle irrigue la dévotion ordinaire. On demande au shaykh de la voie sa prière et son appui ; on visite les tombes des saints pour y chercher la bénédiction et se rappeler Allah ; on récite les ahzāb et les wird par lesquels on implore le secours divin par l’entremise des êtres aimés de Dieu. Tout cela procède d’une même conviction : la créature ne donne rien, elle n’est qu’un intermédiaire de la miséricorde divine.

L’argument wahhabite

Le wahhabisme traite toute istighātha adressée à autre qu’Allah comme un culte, donc comme du shirk : appeler un prophète, un saint ou un vivant absent serait invoquer un dieu. Il repose sur deux présupposés :

  • l’équation « invocation = adoration » (voir « Adoration et simple demande ») ;
  • l’idée que la mort coupe tout lien, de sorte que le défunt n’entend ni ne bénéficie.

La réponse

L’istighātha n’est pas un culte. Demander un secours, une prière ou une intercession n’est pas rendre un culte ; le culte, c’est la dévotion ultime, l’humilité du cœur et la dépendance totale — et cela n’appartient qu’à Allah. Les Compagnons demandaient secours au Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — et nul n’y a jamais vu une adoration.

Le défunt n’est pas un néant. La révélation affirme la vie des martyrs et le barzakh ; la tradition tient que les prophètes et les saints sont vivants d’une vie qui leur est propre. Le « mort » du matérialisme n’est pas le « mort » de la révélation.

La ʿaqīda droite est la seule condition. Celui qui croit qu’une créature agit par elle-même, crée, guérit ou pourvoit indépendamment d’Allah, celui-là sort de l’unicité — la créature n’a aucun effet propre. Mais celui qui appelle en sachant qu’Allah seul est l’auteur de tout, et que l’appelé n’est qu’un moyen et un intercesseur auprès de Lui, sa ʿaqīda est saine et son istighātha est licite.

L’occasionalisme éclaire le tout. Puisque aucune créature n’a de pouvoir causal, l’istighātha correctement comprise n’attribue rien à la créature. Elle n’est qu’une manière de se tourner vers Allah par l’entremise de ceux qu’il aime. C’est la raison pour laquelle la tradition spirituelle l’a toujours pratiquée sans y voir de contradiction avec le tawḥīd.

Ce que la condamnation produit

Réduire toute istighātha au shirk produit une conséquence redoutable : elle rend associateurs des croyants qui n’ont jamais divinisé personne, et autorise à les combattre. Or la tradition subordonne le takfīr à la connaissance et à l’intention, et excuse l’ignorant. C’est pourquoi le frère du fondateur, Sulaymān b. ʿAbd al-Wahhāb, y voit une erreur grave : on déclare mécréants des gens dont la croyance en l’unicité d’Allah n’est pas atteinte.

La ligne de partage

AppelCroyanceStatut
Demander à Allah par un prophète ou un saintAllah seul agitlicite, recommandé
Demander à un être sa prière ou son intercessionla créature n’est qu’un moyenlicite
Appeler un saint à l’aideAllah seul secourt, le saint est un moyenlicite avec ʿaqīda saine
Croire que la créature agit indépendamment d’Allahdivinisationshirk
Faire de la créature un objet de culteculteshirk

La frontière n’est donc pas entre « vivant » et « mort », ni entre « possible » et « impossible » : elle est dans la croyance de l’appelant.

À retenir

  • L’istighātha est une demande de secours ; le Coran l’emploie pour des créatures.
  • La tradition sunnite et spirituelle la tient pour licite et excellente par le Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — et par les saints.
  • La condition unique est la ʿaqīda droite : Allah seul agit, la créature est un moyen.
  • Le wahhabisme en fait un culte et donc du shirk ; c’est confondre requête et adoration.
  • Confondre les cas conduit au takfīr des croyants, que la tradition excuse.