Le dilemme

Dans l’Euthyphron de Platon, Socrate demande : « Le pieux est-il aimé des dieux parce qu’il est pieux, ou est-il pieux parce qu’il est aimé des dieux ? » Transposé à la morale, cela donne :

  • Branche A : le bien est bon parce que Dieu le commande. Alors le bien semble arbitraire : Dieu aurait pu commander le contraire, et le massacre serait devenu bon.
  • Branche B : Dieu commande le bien parce qu’il est bon. Alors le bien a une norme antérieure ou extérieure à Dieu, et Dieu n’en est pas la source.

Le dilemme est présenté comme un piège : si l’on choisit A, la morale est arbitraire ; si l’on choisit B, Dieu n’est plus souverain.

Ce que le dilemme rate

Le dilemme suppose une alternative exhaustive qui est en réalité fausse. Il pose que, si le bien ne dépend pas d’un ordre extérieur à Dieu, il ne peut dépendre que d’un décret sans raison. Il ignore une troisième voie : la bonté de Dieu elle-même et sa sagesse.

C’est ce qu’ont développé des théologiens et philosophes comme Robert M. Adams : si le commandement divin exprime le caractère bon de Dieu, alors la bonté n’est ni arbitraire ni extérieure.

La réponse ashʿarite

Le kalām occupe une position que le dilemme ne prévoit pas.

  • Il refuse la branche B : il n’existe pas un « monde de valeurs » nécessaire, impersonnel, s’imposant à Allah de l’extérieur. Rien n’oblige Allah ; il n’est soumis à aucune obligation. C’est la réfutation d’al-aṣlaḥ : on ne peut dire qu’Allah « doit » faire le meilleur.
  • Il refuse aussi la branche A comme arbitraire : Allah n’agit pas sans raison. Il est sage, et ses commandements expriment sa sagesse. Le bien n’est pas ce qu’un pouvoir quelconque décrète, mais ce que la sagesse d’un Dieu parfait établit.
  • La raison a un rôle réel : elle perçoit les intérêts, les dommages et les fins ; la loi vient déterminer normativement ce que la raison ne peut trancher seule.

La clé est de ne pas confondre souveraineté et arbitraire. Être libre de toute obligation ne rend pas capricieux : un être sage agit selon sa sagesse, qui est son essence, non une règle reçue.

La morale sans Dieu

Reste la question posée par le titre : une morale sans Dieu est-elle possible ?

  • Une morale sans croyance explicite en Dieu : oui. On peut connaître des règles, les respecter, et même être vertueux, sans reconnaître Dieu. Le kalām admet une connaissance naturelle de beaucoup de bienfaits et de maux.
  • Une morale sans fondement en Dieu : plus difficile. Pourquoi une exigence catégorique, valable même contre mes désirs ? Les réponses naturalistes y voient une convention, une émotion ou une illusion ; Mackie a montré la « bizarrerie » d’une exigence objective sans source. Le kalām situe cette source dans la volonté sage.

À ne pas confondre

  • Souveraineté et arbitraire : être libre de toute obligation n’est pas agir sans sagesse.
  • Bonté et ordre extérieur : la bonté peut procéder de l’essence, non d’une règle reçue.
  • Absence de croyance et absence de fondement : on peut pratiquer le bien sans en connaître le fondement.

À retenir

  • Le dilemme d’Euthyphron oppose arbitraire et norme extérieure.
  • Le kalām refuse les deux branches : pas de valeurs nécessaires s’imposant à Allah, pas de décret sans sagesse.
  • La sagesse divine est le fondement réel de la valeur.
  • Une morale sans croyance est possible ; une morale sans fondement est plus difficile à soutenir.