La famille anti-réaliste
On appelle anti-réalisme moral l’ensemble des positions qui nient l’existence de faits moraux objectifs — des faits indépendants de nos attitudes. Dans cette famille, deux positions majeures :
- L’émotivisme (Ayer, Stevenson) : les jugements moraux n’énoncent pas des faits, mais expriment des émotions ou des prescriptions. Dire « le vol est mauvais » revient à dire « le vol ! » avec une charge de désapprobation, ou « ne vole pas ! ». Ce n’est ni vrai ni faux au sens descriptif.
- La théorie de l’erreur (Mackie) : les jugements moraux prétendent énoncer des faits objectifs, mais ces faits n’existent pas ; aussi tous les jugements moraux positifs sont-ils faux. Mackie parle de la « bizarrerie » (queerness) de valeurs qui seraient à la fois objectives et motivantes.
Il faut les distinguer nettement : l’émotivisme change le sens des jugements moraux ; la théorie de l’erreur en maintient le sens mais en nie la vérité.
Les arguments
- L’observation : on ne perçoit pas les propriétés morales comme on perçoit une couleur.
- Le désaccord moral : les cultures divergent durablement, ce qui s’explique mieux par des attitudes que par l’accès inégal à des faits moraux.
- La motivation : un fait objectif, à lui seul, ne pousse pas à agir ; or le jugement moral, lui, motive.
Ces arguments sont sérieux. Mais ils reposent sur une épistémologie restrictive : pour exister, une propriété devrait être perceptible comme une qualité sensible. Rien n’impose cette exigence.
L’analyse ashʿarite
L’éthique ashʿarite propose une voie originale entre le réalisme impersonnel et l’anti-réalisme.
- Le beau (ḥasan) et le laid (qabīḥ) ne sont pas des qualités mystérieuses attachées aux choses. Le kalām les analyse comme des qualifications relationnelles : ce qui convient à une fin, ce qui est louable ou blâmable.
- Mais ces qualifications ne sont pas de simples émotions. Elles sont réelles et déterminées de manière normative par la loi. La raison perçoit les intérêts et les dommages ; la révélation fixe le devoir.
- Le bien et le mal dépendent donc d’une volonté sage — non d’un « monde de valeurs » impersonnel, ni d’un simple sentiment.
Cela permet de répondre aux anti-réalistes sur leur propre terrain :
- À l’émotivisme : réduire « la torture est injuste » à une émotion rend indistinguable le jugement moral d’un simple dégoût. Or nous les distinguons : nous débattons du juste, pas du goût.
- À la théorie de l’erreur : Mackie lui-même concède que le théisme pourrait dissoudre la « bizarrerie » : si un Dieu créateur oriente la nature humaine vers une fin, alors dire que l’homme est « fait pour » une certaine voie n’a plus rien d’étrange. Le kalām fournit exactement ce fondement.
Autrement dit, la valeur n’est ni une qualité perceptible étrange, ni une projection affective : elle est l’ordre voulu d’une sagesse.
À ne pas confondre
- Émotivisme et théorie de l’erreur : l’un modifie le sens des énoncés moraux, l’autre en nie la vérité.
- Anti-réalisme et immoralisme : l’anti-réaliste peut être un moraliste fervent.
- Émotion et valeur : la valeur peut ne pas être une qualité perceptible sans être une émotion.
À retenir
- L’émotivisme ramène les jugements moraux à des attitudes ; la théorie de l’erreur les dit tous faux.
- Leurs arguments supposent une épistémologie restrictive de la propriété.
- Le kalām propose des qualifications relationnelles mais réelles, fondées sur la loi et la sagesse.
- Mackie concède lui-même que le théisme pourrait lever la « bizarrerie » des valeurs.