Un slogan puissant

Le mot d’ordre salafiste est connu : retourner directement au Coran et à la Sunna, se débarrasser des commentaires tardifs, des écoles et des institutions théologiques. L’argument est simple : si le Coran et la Sunna suffisent, tout le reste est un voile.

Le slogan a une force évidente. Il répond à un vrai mal : le taqlīd sclérosé, les manuels qui remplacent les sources, l’autorité figée. Mais la méthode qu’il propose est-elle tenable ?

Le problème : le texte ne se lit pas seul

Le Coran et la Sunna sont en arabe. Les lire suppose :

  • la langue et ses usages — sens propre, sens figuré, homonymie ;
  • les sciences du hadith — authenticité, chaînes, abrogation ;
  • les règles d’interprétation — général et particulier, absolu et restrictif ;
  • la connaissance du contexte des révélations ;
  • la reconnaissance de l’accord ou de la divergence des savants.

Aucun de ces outils n’est dans le texte : ils sont dans une tradition. Prétendre se passer de tout intermédiaire, c’est s’en remettre à l’intermédiaire invisible de sa propre formation, de sa langue et de ses présupposés.

La contradiction performative

La difficulté éclate quand on observe la pratique :

  • ceux qui refusent les madhhabs suivent Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim, Muḥammad b. ʿAbd al-Wahhāb et leurs commentateurs ;
  • ils sélectionnent certains hadiths et en écartent d’autres — ce qui suppose déjà des critères d’authenticité et d’interprétation ;
  • ils rejettent l’ijmāʿ quand il les gêne, mais l’invoquent quand il les sert ;
  • ils utilisent les lexiques, les grammairiens et les outils des mutakallimūn tout en condamnant le kalām.

Autrement dit, l’autorité n’est pas supprimée : elle est déplacée. À la place des écoles, on trouve une généalogie nouvelle, souvent plus étroite.

L’exemple du hadith

La question de l’authenticité des hadiths est révélatrice. Les salafis doivent trier les milliers de récits ; ils le font d’après les sciences du hadith, elles-mêmes une tradition savante élaborée après les salaf. Certains vont jusqu’à regrader des hadiths tenus pour solides par l’ensemble de la communauté, ou à valider ce qu’elle rejetait : preuve que la lecture « directe » est en réalité une lecture outillée et située.

La position de la tradition

La tradition sunnite ne dit pas « le Coran ne suffit pas » ; elle dit que le Coran se comprend dans une communauté, avec des savants, une langue, des principes et un accord. Les textes commandent eux-mêmes de s’adresser aux gens de savoir : « Interrogez les gens du rappel si vous ne savez pas. »

Elle distingue :

  • revenir aux sources : louable, et toujours nécessaire ;
  • rejeter les instruments de compréhension : illusoire ;
  • remplacer les écoles par une autorité non reconnue : dangereux.

Ne pas caricaturer

Il serait injuste de présenter tous les salafis comme des ignorants du texte. Beaucoup sont des savants réels, formés, et leur travail mérite la discussion. Le désaccord porte sur la méthode : le refus d’un ordre savant établi, et l’illusion que l’on peut s’en passer sans le remplacer par un autre.

À retenir

  • « Retour direct au Coran et à la Sunna » est un slogan, pas une méthode.
  • Lire le texte exige langue, sciences du hadith, règles, contexte, accord.
  • Le refus des madhhabs déplace l’autorité au lieu de la supprimer.
  • La tradition affirme la lecture dans une communauté de savants et de principes.
  • Revenir aux sources est louable ; rejeter les instruments est illusoire.