Deux usages du doute

Le scepticisme moderne se distingue du scepticisme antique par son ambition fondatrice.

Descartes fait du doute une méthode : suspendre tout jugement sur ce qui peut être mis en doute, afin de trouver un point indubitable. Le doute est provisoire et reconstructeur. De là le cogito : même en doutant, je pense, et le fait que je pense résiste à tout doute.

Hume transforme ce doute en problème : nos croyances les plus assurées — l’existence d’un monde extérieur, l’identité du moi, la causalité — ne reposent pas sur la raison, mais sur l’habitude et l’imagination. Le scepticisme n’est plus un instrument, mais un résultat inconfortable, auquel Hume oppose la nature et la coutume : on ne peut pas vivre en sceptique.

Les formes du scepticisme

  • Scepticisme sur les sens : illusions, rêve, erreur perceptive.
  • Scepticisme sur la raison : les paralogismes, les antinomies, les contradictions apparentes.
  • Scepticisme sur le moi : l’identité personnelle n’est qu’un faisceau de perceptions.
  • Scepticisme global : aucune connaissance n’est possible.

Le pas décisif est le dernier : du « je peux me tromper sur ceci » au « je ne puis rien savoir ».

La réponse du kalām

Al-Ghazālī connaît ce vertige : il décrit lui-même son passage par le doute radical. Sa réponse a deux volets.

L’évidence vécue : certaines connaissances s’imposent nécessairement, sans preuve. Les sens et les principes de la raison sont au nombre des connaissances nécessaires (ḍarūrī). Le doute ne peut les abolir, car douter présuppose déjà des règles — la non-contradiction, la distinction du vrai et du faux.

L’auto-réfutation : celui qui dit « rien n’est certain » énonce au moins une certitude. S’il se tait, il ne dit rien ; s’il parle, il se contredit. Le sceptique absolu est pris dans sa propre négation.

Le kalām en tire une échelle des degrés : certitude (yaqīn), présomption (ẓann), doute (shakk). Le but n’est pas de supprimer le doute, mais de remonter aux évidences et de reconstruire par la preuve.

Ce que le scepticisme moderne a de juste

Il serait injuste de le traiter comme un simple sophisme. Il enseigne la prudence : ne pas confondre opinion reçue et savoir établi. Le kalām partage cette exigence, puisqu’il demande que la foi ne soit pas un simple taqlīd (voir « Le taqlīd est-il valable ? »).

Mais le scepticisme global, comme le positivisme, échoue en s’exceptant lui-même. Et il est invivable : le sceptique qui traverse la rue évite les voitures. La nature réfute la théorie.

À ne pas confondre

  • Doute méthodique et scepticisme : l’un cherche un fondement, l’autre conclut à l’absence de fondement.
  • Prudence et paralysie : douter de tout n’est pas la même chose qu’examiner chaque chose.
  • Scepticisme et relativisme : l’un porte sur le savoir, l’autre sur la vérité ou la morale (voir « Le relativisme »).

À retenir

  • Descartes : le doute est instrument ; Hume : le doute devient problème.
  • Le scepticisme va des sens à la raison, puis au moi, enfin à tout.
  • Le kalām répond par les évidences nécessaires et l’auto-réfutation du sceptique absolu.
  • Le scepticisme a une part de prudence légitime ; le doute est une étape, non un terme.