La thèse
Le wahhabisme applique aux musulmans des catégories réservées au polythéisme. Celui qui invoque un saint, visite une tombe pour y chercher une bénédiction ou demande une intercession est déclaré associateur (mushrik), donc mécréant. Puis vient la règle en chaîne : celui qui ne le déclare pas mécréant devient mécréant à son tour. C’est là le ressort qui a permis de combattre et de soumettre des populations musulmanes.
Le mouvement se nommait lui-même al-muwahhidūn — « les unitariens » — se réservant ce titre et renvoyant les autres à l’association.
Les conditions classiques du takfīr
La tradition sunnite soumet le jugement de mécréance à des conditions strictes :
- Un acte ou une parole qui, en lui-même, contredit la foi — et non une interprétation discutable.
- La connaissance : l’ignorant qui n’a pas reçu la preuve n’est pas jugé de la même manière.
- L’intention et la croyance : ce qui est jugé, c’est le cœur ; la métonymie du geste ne suffit pas.
- La levée des empêchements (jawāriʿ : ignorance, erreur, contrainte).
- La compétence : c’est l’affaire des savants qualifiés, non de tout individu.
Le corpus ashʿarite insiste sur la gravité du takfīr et sur la nécessité de s’en abstenir tant que la preuve n’est pas établie. Le Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — avertit : « Ne redevientes pas mécréants après moi, en vous frappant les uns les autres. » Le grand péché, rappelle « Le grand péché et le takfīr », ne fait pas sortir de la foi.
La réfutation précoce
Le frère du fondateur, Sulaymān b. ʿAbd al-Wahhāb, consacre un ouvrage — al-Ṣawāʿiq al-ilāhiyya — à réfuter cette pratique. Sa méthode est significative :
- il cite Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim contre les wahhabites, montrant que leurs écrits ne visaient pas la foule des croyants et n’autorisaient pas une apostasie généralisée ;
- il rappelle que les musulmans qui se trompent dans un acte ne deviennent pas pour autant mécréants ;
- il montre que déclarer mécréants et combattre des gens qui professent l’unicité d’Allah est un excès qui rappelle les kharijites.
La comparaison avec les kharijites
Les kharijites déclaraient mécréant le grand pécheur et autorisaient le sang. Le wahhabisme ne dit pas la même chose du même crime, mais il aboutit à une conséquence comparable : transformer des musulmans en ennemis légitimes à cause d’actes jugés association.
Il faut toutefois être précis et ne pas amalgamer :
- tous les salafis ne pratiquent pas ce takfīr ; beaucoup le condamnent ;
- beaucoup de wahhabites ultérieurs, sous contrainte de l’État, ont adouci la doctrine ;
- le jihadisme contemporain se réclame souvent plus du takfīr que le wahhabisme historique.
La comparaison est un diagnostic de tendance, non une identité mécanique.
Le coût doctrinal
Trois conséquences suivent de l’extension du takfīr :
- Elle efface la foi de l’ignorant qui n’a jamais divinisé personne.
- Elle rend le sang licite, au mépris des conditions et des empêchements.
- Elle contredit l’unanimité de la communauté, qui n’a jamais déclaré mécréants ceux qui pratiquent le tawassul.
C’est pourquoi la tradition sunnite y voit, non une réforme, mais une fitna : une division de la communauté par la fabrication de frontières là où la Loi n’en a pas posé.
Pour les règles du grand péché et de la mécréance, voir la leçon Le grand péché.
À retenir
- Le wahhabisme étend le takfīr aux musulmans qui ne divinisent personne, puis le rend en chaîne.
- La tradition pose des conditions : acte, connaissance, intention, levée des empêchements, compétence.
- Sulaymān b. ʿAbd al-Wahhāb réfute cette pratique en s’appuyant sur Ibn Taymiyya lui-même.
- La tendance rappelle les kharijites, sans amalgame avec tous les salafis.
- Le takfīr de masse efface la foi, légitime le sang et contredit l’unanimité.