Pourquoi un vocabulaire de la preuve
Le kalām ne se contente pas d’affirmer : il démontre. Pour cela, il distingue avec soin ce que l’on sait, ce que l’on croit, ce qui prouve et ce qui cause. Beaucoup de discussions stériles viennent de ce que l’on confond la science avec l’opinion, ou la cause réelle avec le simple motif.
Ce lexique ordonne ces notions : d’abord la connaissance et ses deux actes, puis les instruments de la preuve, enfin les degrés de l’assentiment et les voies de transmission.
La connaissance et ses deux actes
| Français | Arabe | Définition |
|---|---|---|
| Science / savoir | علم (ʿilm) | Croyance ferme et conforme à la réalité ; l’usage technique exige la fermeté et la conformité, ce qui l’oppose à l’opinion comme à l’ignorance. |
| Conception | تصور (taṣawwur) | Saisie d’une quiddité par l’esprit, sans rien affirmer ni nier à son sujet : on se représente seulement « ce que c’est ». |
| Jugement / assentiment | تصديق (taṣdīq) | Acte par lequel on tient une chose pour vraie, en attribuant quelque chose à quelque chose ; al-Jurjānī le définit d’abord comme le fait d’attribuer la véracité à celui qui informe. |
Conception et jugement sont les deux actes élémentaires de l’intelligence : la première répond à « qu’est-ce ? », le second à « est-ce ainsi ? ». Les définitions, en ʿaqīda, visent la conception exacte ; les preuves visent le jugement.
Preuve, examen, cause et motif
| Français | Arabe | Définition |
|---|---|---|
| Preuve / indice | دليل (dalīl) | Ce dont la connaissance entraîne la connaissance d’une autre chose ; dans l’analyse logique, c’est l’établissement du moyen terme pour le petit terme. |
| Examen / raisonnement | نظر (naẓar) | Acte par lequel l’esprit convoque deux prémisses et saisit comment la conclusion en découle ; c’est la mise en œuvre ordonnée du dalīl. |
| Cause | علة (ʿilla) | Ce dont dépend l’existence de la chose, en étant extérieur et influent sur elle ; on distingue la cause matérielle, formelle, efficiente et finale. |
| Motif / moyen | سبب (sabab) | Voie qui conduit à la chose sans agir sur elle ; à la différence de la cause, il n’est pas un facteur d’influence, mais un chemin d’accès. |
La distinction entre ʿilla et sabab est capitale dans le décret comme dans la causalité : une chose peut dépendre d’une autre quant à sa voie, sans que cette autre la produise. Les causes de plein droit ne sont pas des créateurs.
Certitude, doute et généralisation
| Français | Arabe | Définition |
|---|---|---|
| Certitude | يقين (yaqīn) | Croyance que la chose est ainsi, avec la conscience qu’elle ne peut être autrement, conforme au réel et impossible à dissiper ; elle exclut le doute, l’ignorance et le taqlīd. |
| Doute | شك (shakk) | Hésitation entre deux contraires sans préférence pour l’un ou l’autre ; dès qu’un côté l’emporte, il devient opinion (ẓann), non certitude. |
| Induction | استقراء (istiqrāʾ) | Jugement universel tiré de l’examen des particuliers ; incomplet, il ne donne pas la certitude, car un cas non examiné peut contredire la règle. |
Le yaqīn est un acquis de la preuve, non un simple sentiment ; c’est pourquoi la foi par taqlīd (imitation sans examen) ne le produit pas. Et l’induction doit être maniée avec prudence : elle guide le jugement ordinaire sans fonder la démonstration.
Transmission et accord
| Français | Arabe | Définition |
|---|---|---|
| Rapport massivement transmis | خبر متواتر (khabar mutawātir) | Information portée par un nombre de transmetteurs tel qu’une entente sur le mensonge est inconcevable ; elle produit une certitude, comme l’attestation de la prophétie de notre maître Muhammad ﷺ et de sa diffusion. |
| Consensus | إجماع (ijmāʿ) | Accord des mujtahids d’une même époque sur une question religieuse ; il fait autorité après le Coran et la Sunna, sans être une source indépendante de la révélation. |
La transmission massive porte de manière spécifique sur les générations : le terme même de mutawātir vient de ce qu’elle arrive successivement, et non d’un seul coup, ce qui rend l’entente sur le mensonge inconcevable dans la durée. Le consensus, lui, vaut pour une question déjà ancrée dans le texte, qu’il précise ou confirme.
À retenir
- Science (ʿilm) est une croyance ferme et conforme ; opinion et doute en diffèrent en degré.
- Conception (taṣawwur) et jugement (taṣdīq) sont les deux actes de l’esprit.
- Preuve (dalīl) fait connaître ; cause (ʿilla) influence ; motif (sabab) ne fait que conduire.
- La certitude ne vient ni du doute, ni de l’induction incomplète, ni du taqlīd.
- Mutawātir et ijmāʿ sont des voies de transmission qui fondent une connaissance certaine.