Les définitions
Al-Jurjānī définit le taqlīd : « suivre autrui dans ce qu’il dit ou fait, en le tenant pour vrai, sans examen de la preuve » — image de la chaîne que l’on passe au cou. Et l’ijtihād : « employer tout son effort pour que le juriste obtienne une opinion sur une règle ». Les deux notions se répondent : l’ijtihād est le travail de recherche, le taqlīd le fait de suivre celui qui l’a mené.
Toute la question est de savoir qui doit exercer l’ijtihād, qui peut suivre, et comment l’autorité se transmet.
La position wahhabite
Muḥammad b. ʿAbd al-Wahhāb, influencé par son maître Muḥammad Ḥayāt al-Sindī, mène une vive critique du taqlīd :
- il reproche aux savants de son temps de se contenter des manuels tardifs de leur école au lieu du Coran, du Hadith et des propos des premiers imams ;
- il appelle tout musulman, savant ou non, à recourir directement aux sources ;
- il conteste l’autorité des grands ouvrages de référence de l’école hanbalite de son époque ;
- il refuse le partisanisme d’école (ḥizbiyya) et l’idée que l’ijtihād serait devenu impossible.
Il faut être précis : le fondateur ne rejette pas toujours les quatre écoles en bloc, et il cite leurs imams. Mais il désacralise l’autorité des commentaires tardifs et fait de l’accès direct aux textes la norme.
Le présupposé
Le présupposé est que l’accès aux sources est immédiat et que l’appartenance à une école est un obstacle à la vérité. Or le texte ne se donne pas sans conditions : connaître l’arabe, les sciences du hadith, les règles d’interprétation, les contextes, l’abrogeant et l’abrogé, l’unanimité. L’ijtihād est un métier, non une bonne volonté.
L’analyse de la tradition
La tradition sunnite distingue :
- le mujtahid qualifié, qui peut déduire des règles ;
- le suiveur (muqallid), qui n’a pas les outils et suit un savant de confiance ;
- l’ittibāʿ, suivre un avis en connaissant sa preuve.
Elle affirme que le taqlīd est licite, et souvent nécessaire, pour qui n’est pas mujtahid — le croyant n’est pas tenu de ce qu’il ne peut accomplir (voir « Le taqlīd est-il valable ? »). Elle ajoute que l’existence d’écoles organisées n’est pas un mal : c’est un ordre qui a préservé le droit et évité l’anarchie des opinions.
Al-Ghazālī décrit le kalām et la preuve comme un remède administré selon la capacité ; de même, la tradition n’impose pas au commun un ijtihād qu’il ne peut porter, et ne prive pas le savant de son devoir d’examen.
Le problème du refus des madhhabs
Vouloir supprimer les écoles produit trois effets :
- L’atomisation de l’autorité : chacun devient juge du texte, et l’on aboutit à autant d’écoles que d’individus.
- La contradiction avec l’ijmāʿ : les fondements et les grandes règles ont été fixés par l’accord des savants ; les rejeter ouvre la porte à la divergence sans fin.
- Le glissement d’autorité : à défaut d’écoles anciennes, on suit de fait les savants du mouvement — Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim, puis le fondateur — comme on suivait un madhhab. C’est la critique adressée par des hanbalites traditionalistes : le wahhabisme a remplacé une autorité par une autre.
La juste mesure
La tradition ne condamne pas l’effort de comprendre ni le retour aux sources. Elle condamne le taqlīd aveugle érigé en vertu et l’ijtihād sans outils. Elle reconnaît la hiérarchie des compétences : au savant l’examen, au commun la confiance éclairée, à tous le respect de l’accord et des écoles.
Pour la question de la foi par imitation et de la preuve, voir la leçon Taqlīd et preuve.
À retenir
- Taqlīd = suivre sans preuve ; ijtihād = effort de déduction.
- Le wahhabisme dénonce le taqlīd et appelle à un accès direct aux textes.
- La tradition rend le taqlīd licite et souvent nécessaire pour le non-mujtahid.
- Supprimer les madhhabs atomise l’autorité et contredit l’ijmāʿ.
- La mesure : examiner pour qui peut, suivre éclairé pour qui ne peut.