Le verset et la difficulté
Le Coran dit : « Le Miséricordieux s’est établi (istawā) sur le Trône » (20:5). Des textes mentionnent aussi la main (yad), le visage (wajh), la descente nocturne. Ces énoncés font partie des mutashābihāt : leur sens immédiat ne convient pas à Allah, car nous avons établi qu’il n’est ni corps ni accident.
Deux exigences se heurtent : affirmer le texte, écarter la corporalité.
La position salafiste
Elle consiste à affirmer le sens apparent (ẓāhir) :
- istawā signifierait s’élever (istiʿlā, irtifāʿ) au-dessus du Trône ;
- certains précisent s’établir (istiqrār) ;
- on refuse de demander « comment » (bi-lā kayf), et l’on nie toute ressemblance avec les créatures ;
- le taʾwīl (interpréter « s’est établi » par « a dominé ») est dénoncé comme jahmite.
Les salafis soutiennent que cette lecture est celle des salaf et qu’elle n’implique ni corps ni lieu, parce qu’au-dessus du Trône il n’y a plus de création ni d’espace.
Le présupposé : le « sens apparent » est neutre
La position suppose que l’on peut affirmer le sens apparent sans en tirer les conséquences rationnelles. Or c’est précisément ce qui est en cause.
L’argument d’al-Ghazālī. S’établir sur quelque chose suppose une mesure : être plus grand, plus petit ou égal. Cela implique une délimitation. De plus, si un contact était possible par un côté, l’Être serait encerclé. Comme Allah n’est ni corps ni accident, l’établissement au sens propre est rationnellement impossible. Ce qui est impossible ne peut être voulu par le texte : il faut donc comprendre autrement.
Le problème de la direction. Dire qu’Allah est « au-dessus » au sens spatial, c’est le situer dans une direction, donc dans un lieu ou un rapport au lieu. Or un être dans un lieu est limité, composé, et donc apparu — ce qu’Allah n’est pas.
Le syllogisme. 1) Tout ce qui est dans une direction et un lieu est un corps ou un accident. 2) Allah n’est ni corps ni accident. 3) Donc Allah n’est pas dans une direction ni un lieu. L’affirmation littérale de l’istiwāʾ spatial tombe sous la majeure, et conclut contre la foi.
La réponse des salafis et sa limite
Les salafis répliquent : nous nions le lieu et la ressemblance ; « au-dessus » ne désigne pas un espace créé, puisque rien n’existe au-delà du Trône. L’objection ashʿarite est que maintenir le sens apparent tout en niant ses implications est instable : soit l’on interprète (comme le font les mutakallimūn), soit l’on remet la modalité à Allah (tafwīḍ) — mais on ne peut affirmer un « au-dessus » spatial et jurer qu’il n’est pas spatial.
Il faut noter qu’Ibn Taymiyya lui-même refuse le tajsīm et la localisation grossière ; et qu’al-Qurtubī, souvent cité par les salafis, est généralement rangé parmi les ashʿarites, même si sa ʿaqīda fait débat. La frontière est donc parfois plus ténue que la polémique ne le laisse croire.
La voie ashʿarite
Elle propose trois attitudes complémentaires, exposées ailleurs (voir « Lire les versets équivoques » et « Les attributs rapportés ») :
- le taʾwīl : orienter vers un sens noble conforme à la langue — istawā = « a dominé », « a disposé » ; la main = puissance ou générosité ; la descente = un ordre ou une miséricorde ;
- le tafwīḍ : affirmer le texte et remettre le sens véritable à Allah ;
- le bi-lā kayf : affirmer sans décrire.
Ce qui est exclu dans tous les cas : faire d’Allah un corps, le situer, ou le soumettre au changement. La transcendance n’est pas un abandon du texte : elle en est la condition de possibilité.
Pour l’établissement de la transcendance, voir la leçon La transcendance, et pour la méthode de lecture, Les règles des attributs.
À retenir
- L’istiwāʾ relève des versets équivoques : il faut affirmer sans corporiser.
- La position salafiste affirme le sens apparent sans « comment », en niant le lieu.
- L’argument d’al-Ghazālī : s’établir implique mesure, limite, contact — donc corporalité.
- Être « au-dessus » au sens spatial implique direction, lieu, limite : exclu.
- La voie ashʿarite : taʾwīl, tafwīḍ ou bi-lā kayf, sans jamais corporiser.