Le problème des causes

Dans l’expérience ordinaire, nous attribuons les effets à des causes : le feu brûle, l’eau désaltère, le remède guérit, la semence fait pousser la plante. La question du kalām est de savoir si ces causes produisent réellement leurs effets, ou si elles ne sont que l’occasion de l’action d’Allah.

Les philosophes, et une partie des muʿtazilites, tenaient que les corps possèdent des natures ou des vertus par lesquelles ils agissent nécessairement : le feu aurait en lui-même la propriété de brûler. Les ashʿarites refusent cette nécessité.

L’occasionnalisme ashʿarite

La thèse ashʿarite est que seul Allah agit. Les créatures n’ont aucune efficacité propre : elles ne sont ni des agents créateurs ni des causes nécessaires. Chaque effet est créé directement par Allah, et les causes observées ne sont que des occasions (sabab) auxquelles Allah a coutume d’associer son effet.

On nomme parfois cette position occasionnalisme : il n’y a pas d’enchaînement nécessaire entre deux événements, mais une succession régulière voulue par Allah.

La ʿāda, ou le cours habituel

Le lien constant que nous observons entre le feu et la brûlure n’est donc pas une nécessité, mais une habitude (ʿāda) : Allah a établi que les choses se produisent selon un cours ordinaire et répété. Al-Jurjānī définit la ʿāda comme « ce sur quoi les gens persistent selon le jugement de la raison, et auquel ils reviennent une fois après l’autre ».

La ʿāda n’est pas une loi aveugle : elle est un usage divin stable, qui rend le monde prévisible et la vie possible. C’est parce qu’Allah agit habituellement de la même façon que nous pouvons cultiver, soigner, construire et raisonner.

Le feu brûle-t-il par lui-même ?

Non. Le feu ne brûle pas par lui-même ; il est l’occasion à laquelAllah crée la brûlure. Trois arguments appuient cette thèse :

  • Le feu est un corps, et un corps n’agit que par un accident ou une puissance qui lui serait surajoutée ; or rien de tel n’est démontré.
  • Si le feu brûlait par nature, il brûlerait toujours et nécessairement, ce qui est faux : il n’agit pas quand Allah l’en empêche.
  • L’effet est un existant : or tout existant est créé par Allah. Aucune créature ne peut créer.

Conséquences : miracles et prière

Cette doctrine a deux conséquences majeures.

D’abord, le miracle (muʿjiza) devient possible sans rupture de nature : il suffit qu’Allah n’associe pas à la cause son effet habituel. Le prodige n’est pas la violation d’une loi autonome, mais un changement dans l’usage divin.

Ensuite, la prière et l’invocation gardent un sens : Allah, qui gouverne chaque événement, peut répondre en modifiant le cours des choses. Demander n’est pas informer Allah, mais se tourner vers Celui qui agit en toute cause.

À retenir

  • Seul Allah agit ; les causes ne produisent rien par elles-mêmes.
  • La régularité du monde est une ʿāda, un usage divin stable, non une nécessité.
  • Le feu ne brûle pas par lui-même : il est l’occasion de l’acte créateur.
  • Le miracle et la prière s’expliquent par le gouvernement direct d’Allah.