Deux manières de savoir
Le kalām ne s’intéresse pas seulement à ce que l’on sait, mais à la manière dont on le sait. Les savants distinguent deux grandes sortes de connaissance (ʿilm) : celle qui s’impose à l’esprit sans effort, et celle que l’esprit doit produire par un travail. La première est dite nécessaire (ḍarūrī), la seconde acquise (iktisābī). Cette distinction n’est pas un raffinement de spécialistes : elle décide de ce qui doit être démontré et de ce qui peut servir de point de départ.
La connaissance nécessaire
Al-Jurjānī définit la connaissance comme l’assentiment ferme conforme à la réalité (al-iʿtiqād al-jāzim al-muṭābiq li-l-wāqiʿ). La connaissance nécessaire, elle, est celle qui ne dépend ni de l’examen (naẓar) ni d’un effort d’acquisition. On la reçoit comme malgré soi : nul ne peut douter que le tout soit plus grand que la partie, que le même objet ne puisse être à la fois noir et blanc, ou qu’il existe un monde autour de lui.
Elle a deux sources principales : les sens et l’intelligence immédiate. On l’appelle aussi évidente (badīhī), parce qu’elle se présente d’elle-même dès que l’on a compris les termes. Son trait décisif est l’indépendance à l’égard du raisonnement : elle précède l’examen et le rend possible.
La connaissance acquise
La connaissance acquise, au contraire, ne se donne pas sans intermédiaire. Al-Jurjānī la décrit comme ce qui advient par la mise en œuvre de causes (asbāb) ; les logiciens l’appellent théorique (naẓarī) parce qu’elle dépend d’un examen et d’un effort. Que le monde soit apparu, qu’Allah existe : ce sont des vérités que l’on ne perçoit pas du premier coup d’œil, mais que l’on conclut.
Le savoir acquis n’est donc pas arbitraire : il est le résultat d’une opération réglée, qui va de prémisses connues à une conclusion inconnue.
Le rôle de l’examen (naẓar)
L’examen est précisément l’opération qui fait passer de l’un à l’autre. Il consiste à convoquer deux connaissances déjà acquises dans l’esprit, et à saisir la relation qui en fait surgir une troisième. Ce passage est ce que les savants nomment l’acquisition (iktisāb) : la conclusion n’est pas nouvelle en soi, mais elle devient connue par l’ordonnancement des prémisses.
Al-Ghazālī insiste sur ce point dans la quatrième introduction de l’al-Iqtiṣād : toute connaissance discursive se ramène à deux prémisses et à la connaissance du mode de dépendance entre elles et la conclusion. Le naẓar n’invente rien ; il rend explicite ce qui était impliqué.
Pourquoi cette distinction structure le kalām
Tout l’édifice du kalām repose sur cet ordre. Les fondements que l’on veut prouver — existence d’Allah, unicité, attributs — ne sont pas nécessaires : ils sont acquis, donc ils exigent une preuve. Les prémisses de ces preuves, elles, doivent remonter en dernier ressort à des évidences nécessaires, faute de quoi l’on tournerait en cercle ou l’on s’exposerait à une régression sans fin.
On comprend dès lors la règle de méthode : on ne prouve que ce qui n’est pas évident, et l’on ne prouve jamais qu’à partir de ce qui l’est. La distinction nécessaire/acquise fixe ainsi la frontière entre ce qui se reçoit et ce qui se démontre.
À retenir
- La connaissance est un assentiment ferme conforme à la réalité.
- Nécessaire (ḍarūrī) : imposée sans examen ; acquise (iktisābī) : obtenue par l’examen.
- Le naẓar fait surgir le savoir acquis en ordonnant deux prémisses.
- Les fondements de la foi étant acquis, ils doivent être prouvés à partir d’évidences nécessaires.