La preuve n’est pas un ornement

Dans la quatrième introduction de l’al-Iqtiṣād, al-Ghazālī annonce qu’il évitera les chemins obscurs pour ne retenir que ce qui est clair. Il ne retient que trois méthodes, qu’il juge suffisantes et à l’abri de l’objection.

Avant de les présenter, il pose une analyse précieuse de l’acte de raisonner. Toute connaissance nouvelle se ramène à trois connaissances :

  • deux connaissances qui jouent le rôle de prémisses,
  • une troisième qui découle de leur mise en relation.

Le daliīl (la preuve) est précisément cette mise en relation ordonnée ; la connaissance du mode de dépendance entre les prémisses et la conclusion s’appelle la connaissance du mode de signification de la preuve. Quant au naẓar (l’examen), il consiste à convoquer les deux prémisses dans l’esprit et à guetter la manière dont la troisième connaissance en découle. Voilà pourquoi les définitions du naẓar varient selon que l’on insiste sur l’une ou l’autre de ces deux opérations — et al-Ghazālī note que ces variations sont des conventions de langage, non des désaccords réels.

Méthode 1 : le sibr wa taqsīm (examen et division)

On circonscrit la question à un nombre fini de cas, puis on écarte les cas impossibles ; le cas restant est établi.

Exemple : le monde est soit apparu, soit éternel. Or il est impossible qu’il soit éternel. Donc il est apparu. Cette conclusion est exactement ce que l’on voulait démontrer.

L’intérêt de la méthode est qu’elle transforme une question difficile en deux prémisses plus simples : la division exhaustive, et l’exclusion d’un cas.

Méthode 2 : l’enchaînement de deux prémisses

On ordonne deux prémisses de façon à ce que la conclusion s’ensuive nécessairement.

Exemple :

  • Tout ce qui ne se sépare pas des choses apparues est lui-même apparu.
  • Or le monde ne se sépare pas des choses apparues.
  • Donc le monde est apparu.

Le point crucial : si l’adversaire accorde les deux prémisses, il ne peut pas refuser la conclusion sans se contredire.

Méthode 3 : la réduction à l’absurde

On ne démontre pas directement sa thèse ; on montre que la thèse adverse conduit à l’impossible, et que l’impossible est par là même impossible.

Exemple : Si l’on admet que les révolutions célestes n’ont pas de fin, il s’ensuit qu’un infini aurait été achevé et épuisé — ce qui est impossible. Donc la thèse qui y conduit est impossible.

Là encore, deux prémisses : la thèse implique l’absurde ; or l’absurde est impossible.

Ce que ces méthodes présupposent

Al-Ghazālī précise les sources des prémisses admises. Il ne retient pas six voies, mais celles-ci, qu’il ramène à l’essentiel :

  • les données des sens, externes et internes ;
  • les données immédiates de l’intelligence ;
  • et les conclusions qui en découlent par l’examen.

Ainsi, la preuve ne repose jamais sur rien : elle repose sur des prémisses premières, dont l’intelligence reconnaît la vérité dès qu’elle en comprend les termes. Le rôle de l’examen est de faire passer de ces évidences aux conclusions qui intéressent la croyance.

Une leçon de méthode

Al-Ghazālī insiste sur une règle qui vaut pour tout le parcours : commencer par les notions, non par les mots. La plupart des erreurs viennent de ceux qui cherchent le sens dans les termes avant d’avoir saisi les réalités. Les conventions de langage varient ; la vérité des choses ne change pas avec elles.

À retenir

  • Toute preuve met en relation deux prémisses pour produire une conclusion.
  • Trois procédés : sibr wa taqsīm, enchaînement de prémisses, réduction à l’absurde.
  • Les prémisses reposent en dernier ressort sur les sens et les évidences rationnelles.
  • On juge les notions, pas les mots.