Le doute présuppose la vérité
Avant toute preuve de l’existence d’Allah, il faut écarter un obstacle : le doute radical. Al-Ghazālī, dans la première introduction de l’al-Iqtiṣād, commence par établir que les réalités des choses sont fermement établies et que leur connaissance est possible.
L’argument est simple mais décisif : douter, c’est déjà affirmer quelque chose. Celui qui dit « rien n’est certain » énonce au moins une certitude — celle que rien n’est certain. S’il se tait, il ne dit rien ; s’il parle, il se contredit. Le doute est donc second : il suppose un fond de vérité à partir duquel il s’exerce.
Les formes du scepticisme
Le texte distingue plusieurs familles d’opposants :
- Ceux qui nient les réalités elles-mêmes : ils soutiennent que les choses n’ont aucune existence stable, que tout est illusion.
- Ceux qui font dépendre les choses de nos représentations : la réalité n’est que ce que chacun en conçoit, sans consistance indépendante.
- Ceux qui se déclarent incapables de savoir : ils ne nient ni n’affirment, mais suspendent tout jugement, jugeant la connaissance impossible.
Ces positions ne se valent pas, mais elles partagent une racine : le refus de reconnaître qu’il existe un ordre du réel que l’esprit peut atteindre.
La réfutation
La réponse se déploie sur deux plans.
D’abord par l’évidence : nous sommes certains de certaines choses par les sens et par la démonstration. Nier cela est impossible à vivre : celui qui doute de tout continue à manger, à éviter le feu et à se diriger vers sa maison.
Ensuite par la contrainte logique : nier toute réalité revient encore à poser une réalité — celle de l’acte de nier. Le sceptique absolu est pris dans sa propre négation. Al-Ghazālī en conclut que, pour ceux qui nient jusqu’aux principes de la raison, la discussion rationnelle est impossible : on ne peut débattre avec celui qui refuse les règles mêmes du débat.
Le degré de la certitude
La certitude (yaqīn) n’est pas un simple sentiment. Al-Jurjānī la définit comme l’assentiment que la chose est ainsi, avec la conscience qu’elle ne peut être autrement, conforme à la réalité et inébranlable. Il distingue ainsi :
- la certitude (yaqīn), qui exclut le doute ;
- la présomption (ẓann), qui penche pour un côté tout en admettant l’autre ;
- le doute (shakk), qui balance entre les deux sans préférence.
La foi visée par le kalām n’est pas une opinion flottante : elle est une certitude, ou du moins une présomption solide selon les questions.
Retrouver la certitude
Comment passe-t-on du doute à la certitude ? Non par un saut, mais par une remontée ordonnée : on part des évidences nécessaires — sens et principes de la raison — et l’on reconstruit pas à pas, par l’examen, ce qui avait été ébranlé. La certitude se gagne en remontant à ses fondements, puis en redescendant par la preuve.
C’est pourquoi l’étude du kalām n’est pas un luxe pour qui doute : elle est le remède adapté à son trouble.
À retenir
- Douter, c’est déjà affirmer : le doute présuppose la vérité qu’il conteste.
- Trois familles sceptiques : négateurs des réalités, relativistes, suspendeurs du jugement.
- La réfutation tient par l’évidence et par la contradiction du sceptique absolu.
- La certitude est un assentiment inébranlable ; le doute, un balancement.
- On retrouve la certitude en remontant aux évidences et en reconstruisant par la preuve.