La question que l’on évite de confondre
« Prouver l’existence d’Allah » établit que le monde est apparu (ḥādith) et qu’il a donc une cause éternelle. Mais un adversaire redoutable accorde tout sauf la première prémisse : pour les philosophes, le monde existe de toute éternité, mû éternellement, sans commencement. Il faudrait donc démontrer que le monde a un commencement — et non le supposer.
La difficulté est réelle : si le monde est éternel, il n’a pas besoin de cause au sens où l’entend l’argument du ḥudūth. C’est cette faille que les philosophes exploitent, et c’est elle qu’il faut fermer.
La thèse des philosophes
Leur raisonnement se résume ainsi : si le monde avait commencé, il serait passé du néant à l’être. Or un être éternellement capable d’agir, joint à un effet qui n’existe qu’à un moment déterminé, exigerait qu’un facteur nouveau fasse pencher la balance — ce qui introduirait du changement en Allah. Pour éviter cela, ils concluent que l’effet est éternel comme sa cause : le monde n’a jamais commencé.
Cette conclusion repose sur une confusion entre deux choses : être éternel et produire éternellement. Nous allons voir qu’elle est précisément ce qu’il faut démêler.
L’argument de l’antériorité
Considérons la chaîne des êtres apparus. Chaque apparu a une cause ; cette cause, si elle est elle-même apparue, a une cause ; et ainsi de suite. Deux cas seulement :
- La chaîne remonte à l’infini, chaque terme expliqué par un terme antérieur : mais une régression infinie n’explique rien, car elle renvoie toujours la question plus loin.
- La chaîne s’arrête à un être non précédé par le néant : c’est lui l’éternel, et c’est lui la cause première.
L’infini actuel de causes apparues est donc impossible : il faut un premier. Or un premier terme, s’il est vraiment premier, n’est pas apparu. Le monde, étant apparu, ne peut être ce premier : il a un commencement.
Éternité par soi, éternité par autre
C’est ici que se joue la distinction décisive, que les lexiques formulent avec précision :
| Type | Définition | Exemple |
|---|---|---|
| Éternel par soi (qadīm bi-l-dhāt) | Son existence ne vient pas d’un autre | Allah seul |
| Éternel par le temps (qadīm bi-l-zamān) | Son existence n’est pas précédée par le néant, mais elle est reçue d’un autre | Un effet éternel, s’il existait |
Les philosophes veulent un monde « éternel » au second sens : sans commencement, mais tenant son existence d’un autre. Or un tel être reste possible en lui-même : son existence n’est pas requise par sa propre essence. Qu’il soit sans commencement ne change rien à sa dépendance. L’éternité de durée ne confère jamais la nécessité d’existence.
Autrement dit : le monde peut être sans commencement et pourtant apparu au sens fort, c’est-à-dire ayant reçu l’existence. Les deux thèses ne se contredisent plus dès qu’on distingue l’éternité de la nécessité.
Le point qui départage
Reste l’objection du « facteur nouveau ». Elle suppose que toute détermination temporelle introduit un changement dans l’agent. La réponse du kalām : la volonté éternelle d’Allah peut porter dès toujours sur un effet dont l’existence est située dans le temps, sans qu’Allah change. Ce n’est pas l’agent qui devient autre, c’est l’effet qui advient. Ce que la volonté éternelle détermine, c’est précisément que le monde existe à partir d’un commencement.
Ainsi l’argument du ḥudūth est sauvé : le monde a bien un commencement, et sa cause est un être éternel par soi, non un être éternel par emprunt.
À retenir
- Les philosophes font le monde éternel pour éviter tout changement en Allah.
- Une régression infinie de causes apparues est impossible : il faut un premier non apparu.
- Éternité par soi (Allah) et éternité par autre (un effet sans commencement) sont deux notions distinctes.
- Un monde sans commencement resterait possible en soi et donc dépendant.
- La volonté éternelle peut produire un effet temporel sans qu’Allah change.