Trois façons de multiplier Allah
Le tawḥīd écarte d’abord l’association : un second dieu à côté du premier. Mais il existe deux autres manières d’introduire une multiplicité, plus subtiles parce qu’elles ne posent pas deux dieux séparés :
- l’ittiḥād (union ou incarnation) : le divin et le créé ne feraient qu’un ;
- la Trinité : un seul Allah, mais en trois personnes.
La première vient des courants qui divinisent un être créé ; la seconde, des Nasaara (chrétiens) tels que le kalām les décrit. Toutes deux prétendent sauver l’unité tout en introduisant du multiple en Allah. C’est cette prétention qu’il faut éprouver.
L’ittiḥād et son impossibilité
L’ittiḥād est, selon la définition reçue, l’acte par lequel deux essences deviennent une seule ; il ne se conçoit donc qu’à partir de deux êtres distincts. Or l’union de deux êtres suppose que l’un se transforme en l’autre, ou que tous deux se transforment en un troisième.
- Si le divin devient le créé, il change : or l’être nécessaire ne change pas.
- Si le créé devient le divin, il faudrait qu’un être apparu acquière l’éternité par soi : impossible.
- Si les deux se fondent en un troisième, aucun des deux n’est Allah, et l’on n’a rien expliqué.
De plus, deux êtres ne s’unissent que s’ils étaient d’abord séparés ; or l’être nécessaire ne saurait être séparé de rien ni dépendre d’une union pour être. L’ittiḥād est donc exclu par la simplicité et par la transcendance.
La Trinité : Allah en trois personnes
Le christianisme ne dit pas deux dieux, mais Allah unique en trois personnes : le Père, le Fils et l’Esprit. Pour le kalām, cette formule concentre la difficulté : elle affirme à la fois l’unité de l’essence et la pluralité en Allah.
Trois lectures sont alors possibles, et chacune échoue :
- Les trois sont trois essences distinctes : c’est alors trois dieux, et l’on retombe dans l’association que l’on voulait éviter.
- Les trois sont parties d’une même essence : Allah serait composé, ce que la simplicité interdit.
- Les trois sont de simples noms d’une seule et même réalité sans distinction : la formule perd tout contenu, et l’on ne peut plus dire ni que le Père engendre, ni que le Fils est engendré.
La Trinité ne peut donc maintenir ensemble l’unité et la distinction qu’en franchissant l’un des deux termes : ou bien multiplicité d’essences, ou bien composition, ou bien pure équivoque verbale.
La réponse par l’unité et la simplicité
Le tawḥīd répond par ce qui a été établi : Allah est un sans parties. Dès lors, toute distinction réelle en lui est impossible, car une distinction réelle entre deux choses suppose une dualité dans l’essence. Les attributs divins, eux, ne sont pas des personnes ni des parties : ils sont réels sans diviser l’essence, comme on l’a vu dans la question de la simplicité.
C’est pourquoi le kalām distingue soigneusement sa position de celle des Nasaara : il affirme la pluralité des attributs sans pluralité d’essence, tandis que la Trinité affirme une pluralité de personnes, c’est-à-dire une distinction dans l’essence même.
Le point précis du désaccord
Le désaccord ne porte donc pas sur le nombre des dieux, mais sur la possibilité d’une distinction interne à l’être divin. Pour le tawḥīd, l’unité exclut toute multiplicité en Allah : ni essences multiples, ni parties, ni personnes. Une distinction qui ne divise pas est celle des attributs ; une distinction qui divise est exclue.
C’est en ce point que la Trinité et le tawḥīd se séparent : non sur l’unité affirmée par les deux, mais sur ce que cette unité peut contenir.
À retenir
- L’ittiḥād est impossible : il suppose changement, séparation ou dépendance.
- La Trinité oscille entre trois essences, la composition, ou la simple équivoque.
- Allah est un sans parties : aucune distinction réelle en lui n’est concevable.
- Les attributs sont réels sans diviser l’essence ; les personnes trinitaires, non.
- Le désaccord porte sur la possibilité d’une multiplicité interne à Allah.