L’argument
L’argument de la dissimulation divine (Schellenberg) part de l’existence de « non-croyants non-résistants » : des personnes qui ne résistent pas à Dieu, qui cherchent sincèrement, et qui cependant ne croient pas.
Le raisonnement se déploie ainsi :
- Si un Dieu parfaitement aimant existait, il serait ouvert à une relation personnelle avec tout être capable.
- Or une relation avec Dieu suppose que l’on sache qu’il existe.
- Donc un Dieu parfaitement aimant ferait en sorte qu’aucun non-croyant non-résistant n’existe.
- Or il en existe.
- Donc un Dieu parfaitement aimant n’existe pas.
L’argument est souvent présenté comme un argument à partir de l’amour : un amour parfait ne se cacherait pas.
Les présupposés
Il faut repérer ce que l’argument suppose.
- Une conception de l’amour : l’amour parfait se définit par l’analogie avec le meilleur amour humain (parent, ami), qui serait toujours disponible. Or cette analogie est contestée : l’amour de Dieu n’est pas un amour entre égaux, et ses voies ne sont pas les nôtres.
- Une conception du savoir : l’argument traite la « croyance que Dieu existe » comme une proposition neutre, dont l’évidence devrait contraindre tout esprit sincère. Mais la connaissance de Dieu engage la volonté, la purification du cœur et la grâce.
- Une conception de la preuve : Schellenberg suppose qu’un Dieu bon devrait rendre son existence évidente. Cela réduirait la foi à une conclusion imposée, sans mérite ni transformation du sujet.
Les réponses
Trois familles :
- Distinguer le Dieu de la tradition du Dieu « perfect being theology » : si l’argument vise une certaine conception philosophique de l’amour parfait, il n’atteint pas nécessairement le Dieu révélé (Rea).
- La possibilité de raisons inconnues : le « théisme sceptique » (van Inwagen) : Dieu peut avoir des raisons d’attendre, de se cacher, de former une relation plus profonde. Notre ignorance ne prouve pas l’absence de raison.
- Les biens possibles de la dissimulation : la liberté, la humilité, la recherche, la foi comme réponse libre et non comme évidence subie.
L’analyse ashʿarite
Le kalām fournit une réponse de structure, et non seulement de circonstance.
- La connaissance d’Allah n’est pas seulement une inférence : elle engage le sujet. Les versets et la tradition insistent sur la purification et sur le fait que la guidée est un don. Ce n’est pas une « ruse » : c’est la nature d’une relation qui n’est pas une simple observation.
- La distinction entre preuve et contrainte : une preuve rationnelle peut être concluante sans être contraignante psychologiquement. Le kalām maintient la valeur de la preuve (contingence, ḥudūth) tout en refusant qu’elle abolisse la liberté d’accueil.
- La responsabilité porte sur ce qui est parvenu : chacun sera jugé selon l’accès qu’il a eu. L’argument tire de l’existence de non-croyants une conclusion métaphysique ; le kalām y voit d’abord une question de privation, de négligence ou d’épreuve, non une preuve d’inexistence.
- Le Coran répond à la question : la dissimulation n’est pas ignorée par la révélation ; le croyant est appelé à voir, dans la finitude et l’épreuve, non la preuve de l’absence, mais l’appel à la recherche.
Le nerf du débat est donc un présupposé sur ce que serait un amour parfait et sur ce que serait une preuve obligeante. Une fois ces présupposés examinés, l’argument perd sa force de contrainte.
À ne pas confondre
- Dissimulation et absence d’indices : le monde regorge d’indices rationnels ; la question est celle de l’évidence contraignante.
- Foi et preuve : on peut démontrer et pourtant choisir ; l’absence de choix n’est pas la foi.
- Non-croyance et révolte : tous les non-croyants ne sont pas des résistants ; l’argument a cette force.
À retenir
- L’argument part de l’existence de non-croyants non-résistants et conclut contre un Dieu parfaitement aimant.
- Il présuppose une conception de l’amour, du savoir et de la preuve.
- Réponses : distinguer le Dieu de la tradition, admettre des raisons inconnues, valoriser les biens de la liberté.
- Le kalām situe la connaissance d’Allah dans une relation qui engage le sujet, et la responsabilité selon ce qui est parvenu.