Le mot et ses formes
Le nihilisme vient du latin nihil, « rien ». Le mot apparaît en Russie au XIXᵉ siècle, puis devient central chez Nietzsche, qui l’emploie pour décrire un événement de civilisation : les valeurs suprêmes se dévaluent, et l’homme découvre qu’elles ne tenaient pas par elles-mêmes.
Il faut distinguer plusieurs formes :
- Nihilisme théorique : aucune vérité n’est connaissable ; toute croyance serait également sans fondement.
- Nihilisme moral : aucune valeur objective n’existe ; les jugements moraux sont des illusions ou des expressions de préférence.
- Nihilisme existentiel : l’existence n’a pas de sens donné ; à quoi bon vivre, si rien ne justifie ultimement l’effort ?
Nietzsche distingue en outre un nihilisme passif (la résignation, le « à quoi bon ») d’un nihilisme actif, où l’on détruit les anciennes tables pour en dresser de nouvelles. Sa réponse n’est donc pas la résignation, mais la création de valeurs par la volonté de puissance.
Le présupposé métaphysique
Le nihilisme prend appui, souvent sans le dire, sur une prémisse : pour qu’une chose ait du sens, il faudrait que ce sens soit intérieur au monde, ou qu’il soit créé par l’homme seul. Si l’on suppose que la nature est un système sans finalité, alors le sens ne peut plus être qu’une projection.
C’est ce présupposé qu’il faut examiner. La question « qu’est-ce que le sens ? » n’est pas traitée ; elle est tranchée par avance.
L’analyse ashʿarite
Le kalām distingue soigneusement la finalité (gharaḍ, ḥikma) de la simple régularité. Le monde n’est pas seulement ordonné : il est voulu et sage. La sagesse divine n’est pas un supplément décoratif, elle est un attribut qui explique pourquoi il y a de l’ordre plutôt que du chaos, et pourquoi tout ce qui arrive a une fin bonne.
Trois points valent ici :
- La contingence : le monde n’existe pas par nécessité. Il ne tient ni sa réalité ni sa valeur de lui-même. Chercher en lui seul le fondement du sens, c’est chercher dans ce qui précisément le reçoit.
- La finalité : les êtres ont des fins, et l’ensemble a une fin. Le sens n’est pas ajouté après coup au monde ; il le structure.
- L’âme et l’au-delà : le sens de la vie humaine ne peut être épuisé par sa durée terrestre. L’homme est destiné à ce qui dépasse la mort.
Le nihilisme n’est donc pas réfuté par un appel à « croire quand même », mais parce que son présupposé — un monde sans fin ni sagesse — est une thèse métaphysique discutable, et non le constat neutre qu’il prétend être.
Ne pas caricaturer
Il ne faut pas réduire le nihiliste à quelqu’un qui « ne croit en rien ». Nietzsche, notamment, est un adversaire du nihilisme passif et un penseur de la valeur. L’affirmer « immoraliste » sans nuance serait injuste : il dénonce une morale particulière, celle du ressentiment, et non toute valeur.
La critique juste porte sur le cadre : un monde sans transcendance peut-il fonder la valeur objective dont on continue pourtant de se réclamer ?
À retenir
- Le nihilisme a des formes théorique, morale et existentielle ; chez Nietzsche, il est aussi actif et combatif.
- Son présupposé : le sens devrait être dans le monde ou créé par l’homme seul.
- Le kalām oppose la finalité et la sagesse comme attributs réels, et la contingence du monde.
- Le débat porte sur un présupposé métaphysique, non sur un simple sentiment.