Un cadre avant les thèses
Le sociologue et philosophe Charles Taylor décrit la condition moderne comme l’entrée dans un cadre immanent : un horizon dans lequel la vie humaine et le monde se comprennent d’abord en eux-mêmes, sans qu’un au-delà soit requis par défaut.
Ce n’est pas d’abord une thèse sur Dieu, mais une condition de pensée. Dans ce cadre, on peut encore croire en Dieu, mais la croyance devient une option qu’il faut soutenir, tandis que la lecture purement immanente devient la lecture allant de soi.
Ce que le cadre suppose
Le cadre immanent n’est pas l’athéisme. Il est plus large. Il se compose de plusieurs traits :
- un partage net entre « nature » et « surnaturel », là où les sociétés anciennes voyaient des niveaux qui s’interpénètrent ;
- l’idée que le monde inférieur forme un système explicable par lui-même ;
- le désenchantement : la nature n’est plus porteuse de sens ni de fins ;
- la discipline et le « soi tamponné » (buffered self), qui se protège des influences extérieures.
Taylor insiste : dans ce cadre, la clôture (l’immanence se suffit) et l’ouverture (l’immanence renvoie à un au-delà) sont toutes deux des positions qui engagent une confiance au-delà des preuves disponibles. La clôture n’est donc pas la neutralité : c’est déjà une prise de position.
La question à poser
La question décisive est celle de la méthode. De quel droit pose-t-on d’emblée que toute explication doit rester immanente ?
Il y a ici une confusion fréquente entre :
- une méthode de travail légitime — étudier tel phénomène sans faire appel, à ce niveau, à une cause transcendante ;
- une thèse métaphysique déguisée — affirmer que rien de transcendant n’existe.
La première est réglée et utile. La seconde est précisément ce qu’il faudrait démontrer, et non présupposer.
L’analyse ashʿarite
Le kalām refuse de commencer par la clôture. Il établit d’abord que les êtres du monde sont possibles (mumkin) : leur essence n’exige ni l’être ni le néant. De là, il remonte à un être nécessaire par soi, cause de tout ce qui est possible.
Ce raisonnement n’exige pas de sortir du monde par un saut : il part de l’analyse de ce qui est donné — la contingence — et conclut à ce qui la fonde. Autrement dit, l’immanence elle-même devient le point de départ d’une remontée vers le transcendant, dès lors qu’on refuse d’en faire un absolu.
La transcendance (tanzīh) est ici décisive : Allah n’est pas un objet du monde, un corps, ni un accident. Le « transcendant » n’est pas un étage supplémentaire du monde, mais ce qui n’est pas du monde.
À ne pas confondre
- Cadre immanent et athéisme : le cadre peut être « ouvert » ; il décrit une condition, pas une conclusion.
- Méthode et métaphysique : travailler comme si le monde se suffisait n’est pas prouver qu’il se suffit.
- Transcendance et invisibilité : dire qu’Allah n’est pas du monde ne le rend pas inconnaissable ; il est connu par ses effets et ses attributs.
À retenir
- Le cadre immanent est un horizon de pensée où l’explication doit rester « dans le monde ».
- La clôture immanente n’est pas neutre : c’est une position qui engage des présupposés.
- Il faut distinguer méthode (légitime) et thèse métaphysique (à démontrer).
- Le kalām part de la contingence du monde pour remonter à un être nécessaire : l’immanence elle-même conduit au transcendant.