Le texte et son sens
Le §125 du Gai Savoir met en scène « l’homme fou » qui annonce au marché : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! » Le public rit, et le fou comprend que l’événement est trop grand pour être encore perçu.
« Mort de Dieu » ne signifie pas : la thèse « Dieu existe » a été réfutée par un argument. Cela signifie : le fondement théologique de la vérité et des valeurs a cessé d’être vivant dans la culture. On peut continuer à dire « Dieu » sans que ce mot porte encore l’édifice qui reposait sur lui.
Le diagnostic
Nietzsche voit plus loin que les athéismes tranquilles de son temps. Il soutient que :
- ceux qui ont « tué Dieu » ne comprennent pas encore les conséquences ;
- la morale chrétienne, la véracité, la dignité humaine survivent comme des ombres ;
- mais ces ombres ne tiennent plus, car leur fondement a été retiré.
D’où la fameuse analyse de la généalogie : les valeurs morales ne viennent pas d’un royaume de valeurs éternelles, mais d’un jeu de forces historiques, d’un « ressentiment » des faibles. La morale n’est pas découverte : elle est fabriquée, puis oubliée comme fabriquée.
Le présupposé
Le diagnostic de Nietzsche repose sur une thèse qu’il faut rendre explicite : il n’existe pas de valeurs en soi. Une valeur n’a pas d’être indépendant de la volonté qui la pose. Autrement dit, la mort de Dieu entraîne à ses yeux la mort des « valeurs objectives » parce qu’il suppose que les deux allaient ensemble.
Ce présupposé est cohérent chez lui. Mais c’est précisément une thèse métaphysique, et non un constat. Le kalām la contestera sur son terrain.
L’analyse ashʿarite
La théologie ashʿarite soutient que le bien et le mal sont réels et connus normativement par la loi révélée, la raison percevant les intérêts et les dommages. Dieu, étant sage, ne légifère pas arbitrairement : ses commandements expriment sa sagesse, sans qu’aucune obligation extérieure ne le contraigne.
Trois conséquences face à Nietzsche :
- Nietzsche et les ashʿarites partagent une critique : tous deux refusent une morale qui serait un monde de valeurs nécessaire et impersonnel, indépendant de Dieu. L’Ashʿarisme ne fait pas du bien une « forme » éternelle qui s’imposerait de l’extérieur à Allah.
- Mais ils divergent sur la suite : pour l’Ashʿarisme, retirer le législateur ne fait pas tomber la valeur dans l’illusion ; cela montre seulement que la valeur normative dépend d’une volonté sage. Le « surhomme » qui crée ses valeurs est donc un rival, non un libérateur.
- Le reproche central : la généalogie peut expliquer l’origine psychologique d’une croyance morale sans décider de sa validité. Décrire comment une idée apparaît n’est pas démontrer qu’elle est fausse.
Sur le « Dieu » que Nietzsche déclare mort, il faut aussi distinguer : ce n’est pas nécessairement l’Être nécessaire et transcendant du kalām, mais souvent le Dieu « moral » de la métaphysique occidentale, ou le garant d’un ordre cosmique. Il y a là matière à une critique mutuelle, et non à une simple opposition.
À ne pas confondre
- Athéisme et diagnostic de crise : Nietzsche annonce un effondrement, non une victoire facile.
- Morale et morale chrétienne : sa cible est une morale déterminée ; sa « transvaluation » ne vaut pas pour toute éthique.
- Origine et validité : la généalogie éclaire l’histoire des croyances, elle ne tranche pas à elle seule leur vérité.
À retenir
- « Mort de Dieu » = effondrement du fondement, non réfutation par argument.
- Nietzsche suppose qu’il n’existe pas de valeurs en soi ; c’est une thèse métaphysique.
- L’Ashʿarisme refuse aussi une morale de « valeurs nécessaires » impersonnelles, mais fonde la valeur sur une volonté sage.
- La généalogie décrit une origine ; elle ne prouve pas une fausseté.