Deux théories de l’éthique

Une divergence majeure sépare les écoles : le bien et le mal se connaissent-ils par la raison ou par la loi ?

Les muʿtazilites soutenaient que la raison perçoit par elle-même la bonté et la laideur des choses, et qu’Allah est tenu de faire le meilleur (al-aṣlaḥ). Les ashʿarites refusent cette obligation faite à Allah et rapportent la détermination du bien et du mal à la loi (sharʿ).

L’analyse des termes

Avant de conclure, le kalām examine le sens des mots. On distingue notamment :

  • Obligatoire (wājib) : ce dont le délaissement entraîne un dommage, ou dont le contraire est impossible.
  • Beau (ḥasan) : ce qui convient à la fin de l’agent ; al-Jurjānī le décrit comme ce qui est louable ici-bas et récompensé dans l’au-delà.
  • Laid (qabīḥ) : ce qui s’oppose à cette fin ; ce qui est blâmable ici-bas et châtié dans l’au-delà.
  • Vain (ʿabath) : ce qui n’a aucune fin.

L’analyse montre que ces qualifications sont relationnelles : elles dépendent des fins et des circonstances, non d’une qualité mystérieuse attachée à l’acte.

Le beau et le laid sont-ils objectifs ?

Les ashʿarites ne nient pas toute distinction morale : ils affirment que certaines choses sont bonnes et d’autres mauvaises. Mais ils précisent que la bonté et la laideur au sens plein — le mérite de louange ou de blâme — sont établies par la loi.

Ainsi, l’aumône est bonne et le vol mauvais, mais c’est la révélation qui fixe ces jugements de manière normative. La raison peut percevoir un intérêt ou un dommage ; elle ne fonde pas à elle seule le devoir.

La réfutation de l’obligation faite à Allah (al-aṣlaḥ)

Les muʿtazilites disaient qu’Allah doit faire ce qui est le plus avantageux pour ses créatures, récompenser l’obéissance et punir le péché. Les ashʿarites objectent :

  • Aucun dommage ne peut atteindre Allah, et rien ne l’oblige ; la notion d’« obligation » n’a pas de prise sur lui.
  • Si Allah était tenu de faire le meilleur, sa puissance serait limitée et sa liberté abolie.
  • L’idée d’al-aṣlaḥ suppose que nous connaissions le meilleur absolu, ce qui dépasse notre savoir.

Allah peut donc créer ou ne pas créer, charger ses serviteurs ou non, sans que cela lui soit « obligatoire ».

Le rôle de la loi révélée

C’est la loi qui détermine les devoirs et les mérites : « le serviteur n’a aucune obligation par la raison ; elle vient par la loi ». La révélation déclare ce qui est obligatoire, interdit ou permis, et c’est par elle que l’acte devient objet de louange ou de blâme.

Cela ne signifie pas qu’Allah agit sans sagesse : il est sage, et tout ce qu’il fait a une fin bonne. Mais cette sagesse n’est pas une règle qui le contraindrait du dehors : elle procède de son essence, non d’une obligation reçue.

À retenir

  • Le bien et le mal normatifs se connaissent par la loi, non par la raison seule.
  • Obligatoire, beau, laid, vain sont analysés : ces qualifications sont relationnelles.
  • Les muʿtazilites imposaient à Allah al-aṣlaḥ ; les ashʿarites refusent toute obligation faite à Allah.
  • La révélation fixe les devoirs ; la sagesse divine est réelle mais libre.