Une thèse ontologique
Le matérialisme est la thèse selon laquelle tout ce qui existe est matériel — au sens large, physique — et rien n’existe qui ne soit matériel. Il ne faut pas le confondre avec le simple recours à des explications matérielles, ni avec l’athéisme : on peut être matérialiste sans être athée (certains matérialistes anciens admettaient des dieux corporels), et athée sans être matérialiste (Démocrite, Spinoza et nombre de penseurs se réclamant d’un principe impersonnel).
Ses formes modernes vont d’un matérialisme réductionniste (tout se réduit à la physique) à des matérialismes non réductionnistes ou « émergentistes », qui admettent des niveaux d’organisation sans substance immatérielle.
Le présupposé et les arguments
Le matérialisme s’appuie sur plusieurs arguments souvent implicites :
- la continuité des sciences : la chimie se réduit à la physique, la biologie à la chimie, et l’on suppose que le reste suivra ;
- le succès explicatif des sciences de la nature ;
- le principe qu’il ne faut pas multiplier les sortes d’entités sans nécessité.
Aucun de ces arguments n’est méprisable. Mais il faut voir qu’ils établissent au mieux une méthode ou une plausibilité, non la thèse universelle « tout est matériel ». Celle-ci est une proposition métaphysique.
La distinction substance / accident
Le kalām dispose d’une analyse précise de l’existant. Il distingue :
- la substance (jawhar), qui subsiste par elle-même et sert de support ;
- l’accident (ʿaraḍ), qui n’existe que dans un support ;
- le corps (jism), substance étendue ou composé.
Cette grille permet de poser une question que le matérialisme tranche trop vite. Les qualités — une couleur, une pensée, une intention — sont-elles des corps ? Si l’on répond oui, on se donne une thèse, on ne la démontre pas. Et comment une grandeur étendue peut-elle former une unité indivisible — un « moi » — alors qu’elle est par nature divisible ?
L’analyse ashʿarite
Trois axes :
- La contingence : la matière, elle aussi, est possible. Rien dans la notion de matière n’exige son existence. Un matérialisme conséquent doit donc rendre compte de pourquoi il y a de la matière plutôt que rien, et son point de départ ne le lui fournit pas.
- La causalité : le kalām ne considère pas que les corps produisent par eux-mêmes et nécessairement leurs effets. Les régularités sont réelles mais instaurées par Allah (l’« habitude », ʿāda). Le matérialisme, lui, présuppose que la matière possède en propre un pouvoir causal nécessaire.
- Le changement : les corps sont soumis au mouvement, à l’altération et à la corruption. Un être qui change ne tient donc pas son être de sa seule essence.
On notera une convergence inattendue : le kalām est lui aussi « atomiste » en un sens, puisqu’il analyse le monde en substances et accidents. Mais son atomisme n’est pas matérialiste : les substances ne sont pas éternelles, et elles reçoivent l’existence d’un Créateur.
À ne pas confondre
- Matérialisme et science : la science n’est pas matérialiste par essence ; elle suppose seulement qu’on peut étudier le monde.
- Matérialisme et athéisme : ce sont deux thèses distinctes ; l’une peut aller sans l’autre.
- Réduction et émergence : tous les matérialismes ne réduisent pas tout au plus petit niveau.
À retenir
- Le matérialisme est une thèse ontologique : seul le matériel existe.
- Ses arguments établissent au mieux une méthode, pas la thèse universelle.
- La grille substance / accident / corps permet de questionner le statut des qualités et de l’unité du moi.
- La matière est elle-même contingente et changeante : elle ne se suffit pas.